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Sextape, système éducatif, lutte politique...Nathaniel Olympio, sans langue de bois


Sextape, système éducatif, lutte politique...Nathaniel Olympio, sans langue de bois

Président du Parti des Togolais, Nathaniel Olympio ne manque jamais d’occasion pour apporter sa pierre à l’édification de la Nation togolaise. Que ce soit dans le domaine politique, économique et social, l’homme reste très disponible et surtout volontariste pour une meilleure orientation de la gouvernance nationale. Dans cet entretien avec le journal La Manchette, il revient sur quelques sujets de l’actualité politique avec une fixation sur l’éducation de la jeunesse, cette relève de demain qui se noie dans le vice, sinon la perversité avec l’affaire de sextape qui a quasiment fait l’actualité la semaine écoulée. « Au-delà de la prise en charge spécifique de cet épisode peu reluisant, c’est l’ensemble du système éducatif que nous devons repenser », dit-il.

M. Olympio, constatant le silence du gouvernement, votre parti a interpellé le ministre de l’éducation sur l’affaire de sextapes qui a défrayé la chronique la semaine écoulée. Pensez-vous que l’Etat, d’une manière ou d’une autre, a une responsabilité dans cette affaire ?

La responsabilité générale incombe à tous.

Tout d’abord, l’Etat est un acteur déterminant dans l’éducation de la jeunesse de ce pays, dès son plus jeune âge, parce que c’est l’Etat qui définit le référentiel, à tous les niveaux de la scolarité. Quand ce référentiel ne joue plus son rôle de balise éducationnelle, surtout dans l’enceinte de l’établissement scolaire, alors l’Etat est bien entendu en cause, sans oublier ses représentants que sont le corps enseignant et autres encadrants. L’état actuel du système éducatif n’est pas une éruption soudaine. C’est le résultat de plusieurs décennies d’une dégradation progressive et continue.

D’un autre côté, l’éducation des enfants ne se fait pas uniquement dans l’environnement académique. Elle est aussi la résultante de l’inculcation d’un ensemble de valeurs et de principes de vie, qui relève avant tout de la marque imprimée par les parents et la famille élargie au sein des foyers respectifs. A ce niveau, il y a parfois une certaine inefficacité, voire une incapacité des parents à faire face, généralement liées à des facteurs sociaux et/ou économiques. C’est par exemple le cas des filles-mères ou des familles monoparentales avec le parent responsable de l’enfant souvent indisponible, car devant subvenir seul à l’ensemble des charges du foyer.

Enfin, je dirais qu’il ne s’agit pas pour autant de dédouaner les adolescents concernés dans les faits cités de leur propre responsabilité, adolescents dont certains semblent être déjà pré-adultes. Mais nos enfants, ne sont-ils pas le reflet de la société dans laquelle nous leur imposons de vivre ? Et par définition, un enfant n’est-il pas sous la responsabilité de ceux que l’on dit adultes et qui ont pour devoir leur éducation et leur protection à tout prix, y compris contre eux-mêmes ?

Vous parlez de responsabilité, mais d’autres évoquent une démission du gouvernement depuis des années s’agissant de l’encadrement et du sérieux de l’éducation au Togo. Partagez-vous cet avis ?

La question n’est pas de partager ou non un avis. Il s’agit de constater des faits. Et le fait est que l’éducation nationale relève de la responsabilité de l’Etat. Dès lors, il serait absurde de nier la responsabilité de l’Etat dans le problème qui se dresse devant nous. Une fois ce constat établi, la vraie question n’est pas de jeter l’anathème. C’est plutôt de savoir ce que chacun de nous est en mesure de faire à sa petite échelle pour contribuer à pallier cette situation, ou du moins à enrayer le processus d’avilissement et de dépravation de nos générations futures, et faire pression sur un Etat défaillant dans sa mission de préservation de ses concitoyens.

Tous les secteurs souffrent de l’interminable crise politique que vit le Togo. Le système éducatif n’y échappe pas. Les états généraux de l’éducation sont perdus dans les méandres de l’administration. Les grèves à répétition qui ponctuent les années scolaires nous rappellent la lente dégradation des conditions de travail des enseignants et donc de l’enseignement. Des élèves ont été tués dans ces manifestations.

Croyez-moi, point n’est besoin de surfer sur cette affaire particulière. Le constat ne date pas d’aujourd’hui que l’éducation nationale est en souffrance chronique, au même titre que tous les pans de la Nation togolaise.

Alors quelles peuvent être les décisions du gouvernement pour éviter que cette situation ne se reproduise ?

Le Ministre a indiqué que des procédures étaient en cours… Soit ! Admettons que cela soit une première étape, sans trop nous attarder sur lesdites procédures... Il faudrait aller bien plus loin. Est-ce ce que le ministre a prévu ? Je n’en sais rien. Pour ma part, en plus des mesures individuelles qui pourraient éventuellement être envisagées au terme desdites procédures, il me semble encore plus important de considérer l’ampleur du phénomène et d’engager une grande campagne de sensibilisation dans les établissements, avec le concours d’associations déjà bien actives dans le secteur. J’espère que vous conviendrez que la priorité est de comprendre COMMENT cet événement peut être possible sur un temps supposé scolaire, puisque nous avons pu voir des élèves en question tous portant leurs uniformes respectifs dans des salles de cours !

Au-delà de la prise en charge spécifique de cet épisode peu reluisant – et en espérant que cela ne se solde pas par des bastonnades arbitraires, comme à l’accoutumée dans notre pays – c’est l’ensemble du système éducatif que nous devons repenser. Sans amoindrir les matières académiques, les non-académiques devraient retrouver leur place de noblesse. La valorisation des talents artistiques dans le théâtre, le cinéma, l’écriture, la musique, la photographie, l’audio-visuel et bien d’autres arts et cultures sont des canaux d’épanouissement de prédilection pour les adolescents. Nous devons également remettre et renforcer dans la panoplie d’outils éducatifs, les concepts comme ceux de valeur, de devoir, d’honneur, de dignité, de respect de soi et d’autrui, de morale et de solidarité, de civisme et de patriotisme.

Il me semble aussi très indiqué d’offrir aux adolescents des modèles auxquels nous voulons qu’ils s’identifient. Nous devons cibler et/ou créer ces modèles, les valoriser et en faire la promotion.

« Nous devons repenser le système éducatif », dites-vous. M. Olympio, quel système éducatif pour le Togo ?

Il est indéniable qu’au-delà de revisiter les programmes scolaires, c’est tout le système éducatif que nous devons repenser en mettant les apprenants au centre des préoccupations.

Certes, nous devons apporter des réponses aux attentes des entreprises pour bâtir notre économie, mais nous devons également prendre en considération la société humaine que nous voulons construire dans un vivre ensemble harmonieux. Quel espace est mieux indiqué que le cadre scolaire pour forger les citoyens intrinsèquement imprégnés des valeurs qui sous-tendent le vivre ensemble et l’évolution positive de notre Nation ?

Cette réflexion pour la refondation du système éducatif doit s’inscrire dans une vision portée par une politique volontariste engagée au sommet de l’Etat. En l’absence de vision ayant l’adhésion de la grande majorité et mobilisant toutes les énergies, nous continuerons l’errance générale et le système éducatif n’y échappera pas, ni tous les autres secteurs d’ailleurs.

Depuis mars 2020, le Togo est aussi touché par la pandémie du Covid-19, et le pays vit au ralenti. S’il est constant que l’économie togolaise est depuis longtemps fragile, la crise sanitaire semble précipiter le pays vers le gouffre. Ailleurs, les occidentaux réfléchissent déjà l’après Covid. Que doit-on faire au Togo ?

La riposte à la pandémie semble plutôt titubante, improvisée et manque de vision globale. Ni les entreprises, ni les citoyens, personne ne semble avoir une idée claire de ce que le gouvernement projette pour les mois à venir, après l’atténuement de la crise sanitaire. Le gouvernement a péché dans sa volonté de gérer la crise sanitaire avec des considérations politiques. Il devrait aller au-delà du confort du parti au pouvoir pour puiser les réflexions au sein de toutes les forces vives de la Nation. Les projections ne doivent pas se limiter aux considérations économiques. La refonte de notre système de santé est aussi d’une urgence absolue. Qu’aurait été la situation en termes de vies arrachées si le virus avait été plus virulent au Togo ? Quel serait le niveau de décès, si un épisode sanitaire plus morbide se présentait prochainement ? Ce sont des attentes auxquelles le gouvernement doit apporter des réponses urgentes.
Parlons politique. Depuis la dernière élection présidentielle du 22 février 2020, outre la Dynamique Mgr Kpodzro qui tente encore une résistance sclérosée, l’opposition dans son ensemble et dans sa diversité a disparu des radars. Quelle stratégie de lutte pour parvenir à l’alternance au Togo après 30 ans de lutte politique ?

Tout ce dont nous venons de parler est déjà de la politique. Nous parlons de « tout ce qui est relatif à la cité, au peuple ». Par ailleurs, je n’ai pas 30 ans d’expérience politique et je n’ai pas la prétention de m’insurger en sachant omniscient.

Toutefois, depuis 2014 que j’ai fait le choix de m’engager au service des Togolais, j’ai appris deux choses essentielles. Primo, le régime ne veut en aucun cas procéder à une ouverture politique vers la démocratie. A ce jour, cela semble être pour lui un dogme. Le second point, c’est qu’aucune élection dans les conditions actuelles – et j’insiste sur les conditions actuelles – ne permettra aux Togolais d’obtenir le changement souhaité. Nous devons tous le reconnaître une bonne fois pour toute. Il ne reste que peu d’autres options. Les partis politiques doivent prendre en considération les réalités électorales togolaises et mettre provisoirement entre parenthèses leur volonté légitime de conquête de postes électifs. Nous devons dès à présent réorienter la lutte pour en faire une lutte citoyenne, hors de toute considération partisane. L’unique objectif que toutes les forces vives devraient poursuivre est de créer les conditions qui conduisent à l’avènement d’une transition politique. Ce qui permettrait d’assainir l’environnement institutionnel de manière inclusive, préservant ainsi l’avenir d’autres soubresauts. Une lutte de libération se mène jusqu’à ce que survienne le changement que l’on recherche. Politiques, religieux, organisations dénommées « société civile », syndicats et citoyens de tous ordres doivent travailler ensemble dans ce sens, sans céder aux influences du régime qui œuvre afin d’éloigner de la lutte certains acteurs clés.  Cette lutte politique est avant toute chose une lutte citoyenne.

« Une révolution inachevée, rend les conditions des populations plus dures voire plus cruelles », déclarait Karl Marx. Pensez-vous comme plusieurs que la lutte est devenue plus difficile et plus compliquée qu’elle ne l’était avant la période insurrectionnelle du 19 août 2017 ?

Le Togo est sous un régime de dictature. Une dictature est cruelle par définition et elle accentue toujours la cruauté pour se maintenir en place. Avec ou sans l’événement du 19 août 2017, les Togolais subissent la cruauté au quotidien. Par exemple, l’une des cruautés du régime est la privation des citoyens d’un système de santé efficace. Absolument tout le monde en souffre, y compris ceux qui disent qu’ils ne veulent pas faire de politique. A tous ceux qui poussent des récriminations en sourdine en estimant faire le choix d’être loin de la politique, je rappelle qu’ils ne sont pas pour autant épargnés de ces cruautés. L’épisode sanitaire actuelle nous montre bien que, même ceux qui pourraient avoir les moyens d’une évacuation sanitaire ne pourraient pas en jouir, les frontières étant fermées. Situation qui pourrait bien se reproduire. Il nous revient de faire en sorte que la cruauté exercée par le régime lui coûte de plus en plus cher.

Un mot de fin ?

Récemment dans notre sous-région, le Burkina a vibré et est sorti de la dictature. Présentement le peuple malien – qui a déjà connu plusieurs alternances politiques – est en ébullition et exige des changements. Le peuple togolais se bat depuis 30 ans et a déjà payé un lourd tribut. Mais tant que nous poursuivons le changement, nous devons tous persévérer et continuer à payer le prix de la liberté. Par dignité, les Togolais doivent laisser jaillir hors d’eux-mêmes la farouche volonté de liberté qui procure l’audace des efforts ultimes.

Il est temps que nous, leaders de tous bords, fassions en sorte que la lutte gagne en efficacité. Gamesu.

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