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Politique : L’Armée, la clé de l’énigme


Politique : L’Armée, la clé de l’énigme

Burkina Faso, Madagascar, Gambie, Zimbabwé, Algérie ou encore Soudan, la liste n’est pas exhaustive en ce qui concerne l’intervention de l’armée dans la vie sociopolitique des nations africaines, soit pour menacer et sommer le pouvoir et l’opposition de trouver un terrain d’entente en cas de crise, soit pour siffler la fin de règne des despotes. La fréquence de cette intervention de l’armée qui se découvre un nouveau rôle de libérateur, entretient le rêve des peuples en lutte pour la démocratie, l’alternance et le changement. Les Togolais en rêvent aussi.

Elle a beaucoup contribué à la stabilité politique du Madagascar, l’armée, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, avait ouvertement menacé d’intervenir dans la crise politique qu’a connue le pays en 2018. « Nous incitons tous les responsables de cette crise qui veulent bloquer la vie de la nation à trouver une issue, a prévenu en mai 2018, Béni Xavier Rasolofonirina, ministre de la défense dans un communiqué. Cela devrait être fait dans les délais imposés par la Haute Cour constitutionnelle, faute de quoi les forces de l’ordre interviendront comme dernier rempart de la nation (…) afin de ne pas laisser le pays dans une situation catastrophique ».

Ces militaires malgaches sont déjà intervenus dans la vie politique souvent mouvementée du pays, puisqu’en 2009, le président Marc Ravalomanana avait quitté le pouvoir après une mutinerie de l’armée qui avait permis à Andry Rajoelina, alors maire de la capitale, de devenir président non élu d’une transition qui avait duré jusqu’aux élections de 2013.

Ce dénouement de la situation en 2009 en Madagascar, est quasiment le même cliqué au pays des hommes intègres, le Burkina Faso, où en 2014, après 27 années de règne sans partage, le capitaine Blaise Compaoré a été contraint par la rue, bien aidée par des forces loyalistes de quitter le pouvoir. Aujourd’hui, il se retrouve en exil en Côte d’Ivoire, prenant dans la foulée, selon les informations, la nationalité ivoirienne, peut-être pour se soustraire à une extradition en cas d’un éventuel mandat d’arrêt lancé contre lui par les nouvelles autorités burkinabé. Les principaux soutiens de Compaoré dont les généraux Diendéré et Bassolé sont actuellement en prison. S’agissant de la Gambie, l’armée, sous la pression de la CEDEAO, a dû choisir de se rallier à la cause du peuple pour lâcher le président Yahya Jammey, le contraignant à l’exil.

Ainsi, comme on pouvait le remarquer depuis un moment sur le continent, c’est l’armée qui souvent, siffle la fin de règne des despotes. Une situation qui se vérifie encore en Algérie où, après 30 ans de gouvernance et face à la colère de la rue, l’armée algérienne s’est vu obliger à faire irruption sur la scène politique pour déposer le président Abdelaziz Bouteflika, affaibli par la maladie et le poids de l’âge, mais curieusement en lice pour un cinquième mandat. « Il devient nécessaire, voire impératif d’adopter une solution pour sortir de la crise, qui répond aux revendications légitimes du peuple algérien, et qui garantit le respect des dispositions de la Constitution et le maintien de la souveraineté de l’État. Une solution à même d’aboutir à un consensus de l’ensemble des visions, et faire l’unanimité de toutes les parties, à savoir la solution stipulée par la Constitution, dans son article 102 », a déclaré le général Ahmed Gaïd Salah, patron de l’armée algérienne, celui qui avait pourtant promis au président Bouteflika de l’amener vers un cinquième mandat. Mais, devant la pression de la rue, des milliers d’algériens qui sont vent debout contre un cinquième mandat de Bouteflika, le général Ahmed Gaïd Salah a dû faire ce que tout le monde attendait de lui : un arbitrage.

Même si le pays n’est pas pour l’instant sorti de l’auberge puisque la rue exige désormais le départ du système au pouvoir depuis des lustres, c’est-à-dire nettoyer les racines du régime de Bouteflika qui est d’ailleurs remplacé dans la transition par l’un de ses fidèles compagnons, Abdelkader Bensalah, président par intérim, celui qui était à la tête du Sénat depuis dix-sept ans, l’on doit au moins reconnaître qu’une page est tournée : celle du dictateur Bouteflika qui, a sans nul doute eu les échos de son compère soudanais Omar el-Béchir aussi destitué par l’armée sous la pression de la rue. À Khartoum, la rue chantait : « une armée, un peuple ».

Le rappel de tous ces évènements et leur fréquence dans une Afrique malade de ses hommes politiques et surtout de ses chefs d’État, est de confirmer que les dictateurs sont actuellement dans une mauvaise passe, parce que lâchés au tournant par une armée qui jadis, assurait la garantie d’un pouvoir à vie pour la plupart d’entre eux. Manifestement, une ère nouvelle se dessine et un vent nouveau souffle sur le continent.

Aujourd’hui, s’il est vrai que les coups d’état deviennent fréquents en Afrique, il est aussi vrai qu’ils souffrent de moins en moins de condamnations même par les plus grandes démocraties mondiales lorsqu’ils sont opérés pour évincer un dictateur. C’est le cas de l’administration américaine qui a salué de « moment historique » la prise du pouvoir par l’armée soudanaise. Il y a quelques années au Niger, la destitution de Tandja Mamadou par l’armée est qualifiée de « coup d’état démocratique » par ceux qui sont contre la modification de la constitution par le président Tandja qui voulait s’offrir un troisième mandat. C’est dire que les temps ont changé.

Aussi, du fait que certaines dictatures africaines ont quasiment les mêmes histoires politiques et des réalités sociologiques qui s’imbriquent : un pouvoir de père en fils issu d’un système sédentaire né de coup d’état, ou un régime fermé à la démocratie et au changement, ou encore un règne fondé sur la tradition des élections fraudées et le braquage des bureaux de vote, etc. ces situations assez déplorables poussent désormais certains à trouver le salut en armée dans l’arbitrage des crises politiques. Ainsi, la plupart des peuples en lutte pour la démocratie, l’alternance et le changement, s’en remettent au sursaut patriotique des hommes en uniforme, le courage des hommes bien, soit pour s’imposer aux politiques dans un rôle d’arbitrage de la crise, soit pour siffler la fin des années de calvaire et de misère des populations et amorcer la phase de redistribution équitable des richesses nationales.

Alors, si des pays comme le Burkina Faso, la Gambie, le Zimbabwé, l’Algérie, le Soudan, etc. sont libérés par le courage de l’armée, d’autres par contre nourrissent ce rêve de changement. Au Togo par exemple, il ne se passe un jour sans que les peuples en lutte n’interpellent ou ne crient à l’armée. Brigitte Kafui Adjamagbo : « Comme au Zimbabwe, où militaires et civils jubilent ensemble suite à la nouvelle donne politique dans le pays, j’ai rêvé en voyant les images du Zimbabwe que la même situation se présentera au Togo. Ce jour-là viendra où militaires et civils marcheront ensemble dans les rues…par ces roses (fleurs, ndlr) que nous élevons, nous voulons demander aux forces armées de se joindre à nous pour poursuivre ensemble la lutte que nous sommes en train de mener, car nous partageons les mêmes aspirations et les mêmes peines », avait déclaré la coordinatrice de la coalition. De son côté, le pouvoir togolais affiche son indifférence face à cet appel, puisque le Ministre Yark reste serein et sûr d’une chose : « Les militaires sont fidèles aux institutions de la République ».

Considérée comme béquille du régime depuis des lustres, avec la démonstration d’allégation des généraux dans la nuit du 5 février 2005 à la mort du général Eyadéma, l’armée togolaise est aujourd’hui au centre de toutes les convoitises, au moment où le pays vit une profonde crise politique.

A quelques kilomètres du Togo, le Benin après 29 ans de démocratie, se retrouve aussi plongé dans une crise politique née de l’écartement de certains partis de l’opposition des prochaines élections. Les violences enregistrées ces derniers jours à Cotonou, la capitale, ont amené des Béninois à appeler l’armée à la rescousse. Il apparait qu’aujourd’hui, l’armée reste en Afrique la clé de l’énigme, puisqu’elle se découvre dans un nouveau rôle de garant des principes et valeurs démocratiques, du fait des situations d’exception qui l’obligent à montrer la voie aux politiques. Doit-on considérer que ces derniers ont échoué à donner confiance au peuple ? La question reste posée.

Sylvestre BENI

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