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La stratégie de Macron pour le Togo


La stratégie de Macron pour le Togo

Si elle a souvent été interpellée en Afrique sur des sujets politiques sensibles du continent, critiquée plusieurs fois pour son silence apparent, voire accusée de complicité ou de soutien aux dictatures, la France, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, a été plus sollicitée au Togo au plus fort temps de la crise politique qui a secoué ce pays. On se rappelle qu’en marge du sommet du G7 au Canada en juin 2018, Joël Amovin, ce Togolais de la Diastode (Diaspora Togolaise au Canada pour la Démocratie) avait apostrophé Emmanuel Macron sur la crise togolaise. La réponse du président français avait fait les choux gras de la presse locale. Aujourd’hui, une autre intervention de Macron suscite interrogations et commentaires.

Dans quelques mois, les Togolais seront appelés aux urnes pour l’élection du président de la République pour les cinq prochaines années. Si pour l’heure, l’atmosphère est très calme, les choses se déroulant timidement avec quelques candidats déclarés, trois (03) au total, la tension politique pourrait monter dans les prochaines heures, à mesure que l’on s’approche du grand jour des élections. L’année 2020 étant celle de toutes les convoitises, il s’agira, pour les uns, de réaliser enfin l’alternance et le changement tant souhaités par une majeure partie de la population, et pour les autres, de chercher à tout prix à conserver le pouvoir. Une troisième voie pourrait aider à ce que tout ceci se passe sans heurts comme ce fut le cas en République Démocratique du Congo (RDC). Cette troisième voie pourrait être celle du pays d’Emmanuel Macron : la France.

La politique « macronique » en Afrique

De retour du sommet du G7 à Biarritz (commune française), Emmanuel Macron a tenu le 27 août 2019 à Paris, son traditionnel discours d’ouverture de la conférence des ambassadeurs qui marque la rentrée annuelle des diplomates. Au cours de la 27e édition de ladite conférence, l’Afrique est vu comme une priorité pour le chef de l’Etat français qui a dévoilé les grandes orientations de la politique extérieure de la France.

En effet, la complexité des successions démocratiques sur le continent africain étant évoquée, M. Macron a levé le voile sur la stratégie qu’ils adopteront désormais pour la restauration de la démocratie. « J’assume que sur les sujets politiques les plus sensibles, les situations de transitions démocratiques et politiques, parfois les plus complexes, nous ayons adopté une stratégie de pression par les pairs et pas d’expression directe ou de leçon donnée », a déclaré le président français le 27 août dernier. Une déclaration qui renvoie à ses propos tenus déjà en 2018 sur le Togo alors en crise. Ainsi, en visite officielle au Nigeria en juillet 2018, Emmanuel Macron s’est prononcé sur la crise togolaise en ces termes : « Je pense que le statu quo n’est plus possible pour le Togo, mais il n’appartient pas à la France d’expliquer quelle est la solution politique pour le Togo…le président Buhari entre en période électorale bientôt, et je pense que le Nigeria, après cette période électorale, aura un rôle important à jouer pour aider à la solution de cette crise. La France viendra, en tout cas, en soutien de ces solutions portées par les États africains et l’Union africaine ».

Mais devant les ambassadeurs le 27 août à Paris, le discours du président Emmanuel Macron trahit ostensiblement le rôle de la France dans le règlement des crises politiques sur le continent. La France, ne vient pas, comme l’on tente de le faire croire, en soutien aux États africains dans la résolution des conflits, mais elle garde plutôt le « lead » dans ces situations : « Certains ont pu parfois me reprocher des silences mais ces silences n’ont jamais valu inaction. Ils se sont construits dans des stratégies méticuleuses d’alliances avec d’autres dirigeants africains pour que les choses soient faites. Et je crois qu’en RDC cette stratégie a été payante, je ne sais pas si elle a permis d’avoir tout ce qui était souhaité sur le plan démocratique, elle a, en tout cas, permis ce qui était souhaitable sur le plan d’une alternance. Et sur beaucoup d’autres sujets de tension, comme le Togo un moment et comme d’autres qui viendront, c’est cette stratégie que nous adopterons… ».

Aujourd’hui, concevoir la stratégie adoptée en RDC comme payante, c’est-à-dire l’alliance France et d’autres nations africaines qui enfante l’alternance pacifique négociée entre Kabila et Tshisékédi, et la retenir pour « fil conducteur » de la stratégie française pour résoudre les crises et la difficile alternance en Afrique, ne revient-il pas à croire qu’en dehors des élections prescrites aux États africains en crise pour se sortir d’affaires, il y a alors un nouveau remède d’alternance à la RDC trouvé par la France ? Seulement, il convient d’élucider que les Africains restent entièrement divisés sur le remède français.

Le Togo et l’alternance négociée

« 50 ans, ça suffit ! »
. Ce slogan connu de tous, demeure le point d’orgue des revendications politiques des partis d’opposition, si non l’aspiration profonde de la majorité des Togolais qui veut aussi expérimenter l’alternance au somment de l’État. Les Togolais, du moins, la plupart sont lassés de plus de 50 ans de règne autocratique et dynastique des Gnassingbé. Ils veulent une nouvelle figure, mieux un nouveau patronyme différent de Gnassingbé et surtout, un nouveau courant politique pour diriger le Togo.

Mais comme la France conçoit la stratégie qui débouche sur l’alternance négociée en RDC comme payante et comme fil conducteur pour forcer le changement démocratique en Afrique, quelle sera la réaction des Togolais si demain, après l’alliance France-Union Africaine, Faure Gnassingbé concède qu’il a vraiment perdu les élections au profit du candidat du NET, Gerry Taama ? Quelle sera la réaction des populations togolaises si au lendemain des élections présidentielles de 2020, la surprise vient du chef de l’État sortant Faure Gnassingbé qui appelle Pierre Ekué Gamessou Kpodar ou Kodjovi Atna Thon, pour le féliciter comme son successeur à la tête de l’État du Togo ? Quelle sera cette réaction, si le choix est porté sur Pascal Bodjona ou Me Mouhamed Tchassona Traoré ? Au vu des réactions très mitigées de certains activistes et dirigeants politiques togolais à l’avènement de l’alternance négociée en RDC, le paysage politique togolais serait-il propice à un tel scenario ?

Ce qui est constant, c’est que aujourd’hui, il n’est nulle part écrit qu’après Faure Gnassingbé, c’est Jean Pierre Fabre, son principal challenger de l’ANC qui prendra les rênes du pouvoir. Ainsi, l’on doit être dans tous les grands scenarii pour évoquer l’alternance en 2020, c’est-à-dire murir des réflexions politiques plausibles et éviter de se murer dans des conceptions ancestrales pour ne penser les choses que d’un seul côté ou croire que la mer a toujours été bleue. La politique n’est pas une science exacte.

Au demeurant, l’analyse de la situation politique au Togo, semble échouer sur un fort pourcentage de Togolais qui sont plus pessimistes quant à une alternance négociée à la RDC au Togo. Mais comme rien n’est impossible en politique, l’on ne perd rien à attendre un jour la surprise qui peut-être, ne viendra jamais.

Sylvestre BENI

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