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Indigné, Koffi Kounté prévient Faure


Indigné, Koffi Kounté prévient Faure

Combattant infatigable des libertés, grand défenseur des Droits de l’Homme, l’un des rédacteurs de la loi organique 2011 sur les manifestations publiques au Togo, Koffi Kounté, revient sur la révision de cette loi le 07 août 2019 par l’Assemblée nationale. Exilé en France, cet intègre magistrat togolais qui a fui son pays depuis février 2012, après avoir dénoncé son rapport falsifié sur la torture à l’Agence nationale de renseignement (ANR), prévient les dirigeants togolais sur les conséquences de cette révision de la loi et évoque aussi la rumeur faisant état de son possible retour au Togo.  

Surpris, oui, la plupart des Togolais étaient surpris par la révision de la loi organique du 16 mai 2011 sur les manifestations publiques (loi Bodjona). Cette surprise vient du fait qu’au moment où les populations étaient encore sous le choc de la mort de Jimi Hope, bluesman, rockeur, peintre et sculpteur, bref un artiste togolais aux multiples talents, décédé dans la nuit du 04 au 05 août 2019 à Paris, au Parlement togolais, les députés, quant à eux, préparaient un autre coup contre le peuple. C’était à la manière de la révision nocturne de la constitution togolaise le 08 mai 2019. Mais, cette modification de la loi Bodjona a heurté l’assentiment d’une majeure partie des Togolais. Car, les défenseurs des Droits de l’Homme sont montés au créneau pour fustiger l’adoption d’une telle loi qualifiée de « scélérate et anti-démocratique ».

En dépit du fait que le gouvernement togolais semble être dans la logique du « chien aboie, la caravane passe », donc pas question de faire marche arrière, une voix, non des moindres, celle du magistrat Koffi Kounté vient s’ajouter à toutes celles qui dénoncent la nouvelle révision de la loi Bodjona.

Magistrat de probité irréprochable qui a préféré fuir le Togo en 2012 pour sauver sa vie que de soutenir des falsificateurs d’un rapport sur la torture des Togolais détenus à l’ANR lors de l’affaire de coup d’état, cet ancien président de la CNDH, Commission Nationale des Droits de l’Homme est enfin sorti de son silence dans lequel il s’est réfugié des années durant et, depuis son exil français, s’indigne contre les nouvelles dispositions contenues dans la loi Bodjona.

« C’est un grand scandale, »
dit-il devant les micros de la radio Kanal K en Suisse, assurant qu’il est vraiment déçu. « C’est un grand recul en matière des Droits de l’Homme. Je pense que les auteurs de cet acte n’ont pas mesuré le degré d’irresponsabilité qu’ils ont pris, » a-t-il déclaré, dépité, et pour cause !

Dans ses déclarations, M. Koffi Kounté a replanté le contexte de la loi sur les manifestations publiques obtenue après plusieurs démarches de plaidoyer, grâce à la société civile togolaise, notamment les défenseurs des Droits de l’Homme et la CNDH au moment où il était président de cette institution. « Parce qu’effectivement, la constitution togolaise prévoit la liberté de manifestations, mais il n’y avait pas de loi organique pour organiser (si vous permettez la répétition) la tenue de ces manifestations-là. Nous avons dû batailler, plaider pour que finalement le gouvernement accepte de faire voter une loi sur les manifestations publiques. Aujourd’hui, nous sommes très déçus de voir que de 2011 à 2019, soit 08 ans après, on vienne réduire l’espace démocratique par la révision apportée à cette loi. C’est quand-même ignoble d’agir de la manière dont les parlementaires l’ont fait la dernière fois ».

S’agissant de l’argument du gouvernement togolais qui dit se fonder sur l’encadrement des manifestations pour garantir la sécurité intérieure, M. Kounté déclare que c’est scandaleux. J’ai suivi, poursuit-il, l’exposé des motifs présentés par le ministre (Boukpessi, ndlr) avant l’adoption de la loi par le Parlement. Il a, entre autres, dit que la révision est suscitée par le constat des dernières manifestations. Donc, c’est le résultat de l’analyse des manifestations qui les pousse à aller vers cette révision. Je dis que c’est scandaleux d’autant plus qu’on ne peut pas invoquer, soit son incapacité ou bien son incompétence à gérer une manifestation publique pour restreindre l’espace démocratique. Je m’explique : le ministre à sembler argumenter autour de la question de sécurité. Mais non, comprenons-nous bien. La liberté de manifestation est un droit fondamental. C’est un droit consacré par notre constitution. Donc, en cela, il ne saurait y avoir de restriction à ce sujet et, nulle autorité ne peut aller à l’encontre. Maintenant, dans le cadre de l’encadrement, les forces de sécurité, chargées du maintien de l’ordre, doivent pouvoir être à la hauteur de leur mission. Distinguer entre manifestants et casseurs. On ne peut pas dire que, parce qu’à chaque fois qu’il y a des manifestations, il y a des intrus qui s’infiltrent dans le groupe pour casser, donc tirer argument de cela pour restreindre l’expression démocratique.

Qu’à cela ne tienne, en rappelant l’histoire de la politique togolaise, l’ancien président de la CNDH, Koffi Kounté, prévient le gouvernement de Faure Gnassingbé à s’attendre à un effet boomerang du fait de la loi qu’ils ont voté. Il dit : « Rappelez-vous du 05 octobre 1990, à l’époque, il n’y avait pas même de loi prévoyant les manifestations publiques. Mais quand le 05 octobre est arrivé, les gens ont passé outre toute la disposition légale pour manifester. C’est pour dire qu’à force de vouloir restreindre l’espace démocratique comme il est en train d’être envisagé chez nous, eh bien, le pouvoir lui-même est en train de tracer le lit de son propre abîme ».

Aussi M. Kounté a-t-il profité de l’occasion pour marquer sa colère contre le gouvernement togolais qui se distingue plus dans la promotion de l’impunité et la protection de ceux qui excellent dans les exactions sur le territoire togolais.

« C’est triste de voir que l’Etat togolais accorde une impunité absolue et totale aux forces de sécurité qui sont chargées, parfois de maintien de l’ordre dans leurs exactions contre les populations sans qu’un effort ne soit fait, non seulement pour diligenter des enquêtes à l’interne, mais encore de poursuivre les autres »
.

Ces déclarations du magistrat togolais peuvent être interprétées par les autorités de son pays comme un affront vis-à-vis du chef de l’Etat. Parce que, en juillet 2019, lors de la présentation du rapport du Togo devant le Comité des Nations Unies contre la Torture, le gouvernement togolais, par l’entremise du Ministre des Droits de l’Homme, Christian Trimua s’est déclaré favorable au retour de l’ancien patron du CNDH : « Si mon ami Koffi Kounté veut rentrer au Togo, je pourrai moi-même aller le chercher, » a laissé entendre le ministre togolais avant que son directeur de cabinet, M. Blaise Komlan Narhe-Messan n’ajoute des détails : « Koffi Kounté peut rentrer à tout moment au Togo (…) après son départ du Togo, des missions ont été dépêchées pour rassurer M. Kounté des mesures de sécurité prises. Son épouse vit au Togo et vaque librement à son activité professionnelle comme conseillère judiciaire à la cour suprême, » rapporte le journal en ligne, Africa Rendez-vous.

Alors, Koffi Kounté, contraint à l’exil après avoir dénoncé son rapport falsifié, a-t-il envie de vite retourner au Togo ? Il répond : « C’est une motivation tout à fait légitime. Mais entre cette aspiration légitime et être naïf ou être dupe, il y a un grand écart. Nul n’est dupe et je pense que nous connaissons le fonctionnement du système chez nous au pays. Donc, ce n’est même pas la peine d’envisager ce retour dans le contexte actuel ».

Voilà qui met fin à une rumeur qui enflamme la toile depuis quelques jours, au sujet du retour au Togo de l’ancien président de la CNDH, le magistrat exilé, Koffi Kounté.

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