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Entretien: À bâtons rompus avec Me Tchassona


Entretien: À bâtons rompus avec Me Tchassona

Président national du Mouvement Citoyen pour la Démocratie et le Développement (MCD), parti membre de la coalition des 14, Me Mouhamed Tchassona Traoré est depuis quelques jours sous le feu des critiques pour avoir pris le contre-pied de la coalition en appelant les populations togolaises à aller se faire recenser. Une démarche qui suscite autant de tollés sur le paysage politique togolais. Une situation qui amène la rédaction du journal La Manchette à tendre son micro à l’intéressé pour comprendre ses motivations aussi bien que sa vision de la lutte démocratique au Togo. Lecture !   La Manchette : Me Tchassona-Traoré, Bonjour, insubordination, traitrise, rébellion, ce sont-là des échantillons de mots utilisés par certaines personnes pour qualifier votre acte. Maître, pourquoi avez-vous pris à contre-pied la coalition de l’opposition ?

Me
Tchassona : Vous savez que ce n’est pas nouveau chez moi de dire clairement ce que je pense. Nous sommes en coalition de 14 partis, ce n’est pas une fusion de partis politiques. Nous restons indépendants de nos pensées, de nos objectifs et de nos idéaux. Tout ce que nous pensons être bons pour notre peuple, il n’y a personne qui pourrait nous faire changer d’avis. Même dans des partis politiques, il y a des courants de pensées. Nous ne pouvons pas combattre un régime cinquantenaire qui nous a enfermés dans une logique donnée, pour nous retrouver ensemble dans une coalition où tout le monde voudrait que vous épousiez la pensée unique. Le MCD est un parti responsable, nous sommes là depuis plus de 12 ans. Ce n’est pas un parti nouveau, même si le parti en 12 ans n’a pas su encore engranger d’électorat énorme compte tenu du système qui est le nôtre au Togo. Toutefois, le parti regorge de personnalités qui ont de l’expérience politique à revendre, qui ont pu connaître les hauts et les bas de ce pays. Donc, nous savons clairement aujourd’hui ce qu’il faut comme dessin pour notre pays. Nous le ferons. Et ce n’est pas parce que la majorité penche pour un côté, suivre cette majorité quand bien même nous n’avons pas la certitude qu’elle soit la solution.

Vous aviez quand même suivi cette majorité, puisque et le MCD et les treize autres partis de la coalition ont appelé au boycott des neuf (09) premiers jours du recensement électoral dans la zone 1. Est-il alors logique d’accepter désormais trois (03) jours ?

Qu’il vous souvienne qu’en octobre passé, nous avions fait une sortie médiatique dans un journal de la place, et nous appelons la population à aller se faire recenser. On était le seul parti politique de la coalition à l’époque à lancer cet appel-là à l’endroit de nos compatriotes de ne pas méconnaître l’importance capitale comme fondement et fondation d’un processus électoral clair et qui devrait accompagner les autres mesures et dispositions qui encadrent une élection transparente dans un pays. C’est après que la coalition a pris cette mesure de demander le boycott du recensement. Qu’il vous souvienne que nous n’avons plus fait de déclaration. Quand bien même des partis semblaient avoir pris la même position que nous, mais rapidement se sont ravisés pour se rallier. Le MCD n’est jamais revenu sur l’appel qu’il avait lancé au travers des lignes de votre confrère. Donc nous sommes restés logique à nous-mêmes.*

Donc aujourd’hui, vous ne regrettez rien, n’est-ce pas ?

Aujourd’hui, nous sommes davantage confortés dans cette position que la revendication de la coalition était basée sur le besoin de voir reprendre l’ensemble du processus de recensement une fois qu’on aura acté un certain nombre de revendications. Malheureusement, après la rencontre de Conakry, ce qui a semblé se dessiner, c’était qu’on ouvrait le processus d’enroulement pour trois jours. Et nous ne pouvons pas solliciter l’appui de la communauté internationale qui vient nous aider à aller de l’avant, et fouler aux pieds tout ce que cette communauté nous recommande pour nous aider à aller de l’avant. La CEDEAO qui a été le maître d’œuvre de cette médiation de notre crise, a poussé le gouvernement a accordé ces trois jours supplémentaires. Il en est ressorti dans son communiqué dernier. Quelques jours après, les chancelleries qu’on appelle le Groupe des 5, a sorti également une déclaration dans laquelle il commande que les Togolais profitent de ces 3 jours pour aller s’enrouler. Quelque part, ça apporte de l’eau au moulin de ma formation politique pour dire aux populations togolaises que la carte d’électeur est d’une importance capitale. C’est un acte qui fonde la preuve de la citoyenneté au niveau individuel. C’est par cette carte que l’individu sanctionne les dirigeants par rapport à leurs gestions. Donc son importance n’est plus à démontrer. Par ailleurs, outre la valeur politique de la carte d’électeur, vous savez que dans nos pays où l’analphabétisme, ou le manque de pièce d’identité fait légion, il arrive que la carte d’électeur supplée les cartes d’identité chez la plupart de nos compatriotes qui les utilisent dans leur petit commerce et les transactions qu’ils font. Maintenant, demander à nos compatriotes de ne pas aller se faire recenser, c’est apporter du crédit à ceux qui critiquent la classe politique de l’opposition de ne s’intéresser qu’à la politique et de ne pas s’intéresser au quotidien de nos concitoyens. Voilà autant d’éléments qui font que, faire de l’impasse sur l’importance de la carte d’électeur, il me semble que c’est fausser le jeu politique. Je dis également que de mémoire d’hommes, quand vous voyez dans tous les pays du monde, surtout en Afrique, rarement les hommes politiques ont demandé le boycott du recensement.

Mais certains ont quand même demandé ce boycott…

Le seul exemple que j’ai en mémoire, c’est celui de la RDC ou à l’époque Tsikédi (opposant congolais, ndlr) avait demandé le boycott du recensement, mais nous connaissons la suite. C’est des processus qui sont lourds sur le terrain financier et organisationnel. Peut-être que la coalition a des moyens pour faire reprendre ce recensement et, tout le souhait est qu’on le reprenne. Et s’il advenait qu’on le reprenne, ceux de nos compatriotes qui auront fait déjà acte de s’enrouler, n’auront rien perdu. Mais si à contrario, on n’obtenait pas la reprise totale de ce recensement alors qu’on a des échéances majeures, outre les législatives, il y a également les locales, il y a le référendum. Sur cette carte, dit-on, il est marqué que la carte est valable non seulement pour les législatives, mais également pour les locales et les présidentielles. Qu’adviendra-t-il alors de ce pays si nous devons encore faire le boulevard au système RPT que nous combattons alors que nous n’avons aucun moyen de faire changer la donne pour faire reprendre ce recensement ? Voilà autant de questions que je me pose.

Certains estiment que votre acte risque de fragiliser la lutte et la dynamique unitaire de la coalition. Êtes-vous conscient de cela ?

Ça dépend de ce qu’on met dans la fragilisation de la lutte. Si nos revendications et les moyens mobilisés sont essentiels pour aboutir aux résultats, ça voudrait dire que, même mon mot d’ordre d’aller se recenser n’aurait aucun sens. Mais, c’est l’avenir qui nous dira si j’ai eu raison ou j’ai eu tort de demander à nos compatriotes d’aller se recenser. Au niveau du MCD, nous avons analysé le pour et le contre. Dans une démarche comme la nôtre dans un pays fermé sur le terrain dictatorial que nous le connaissons, avec tout ce que nous savons de ce régime, je crois que chaque pas qu’on fait dans les conquêtes, est à l’acquis du peuple. Et nous ne dévons négliger aucun pas qu’on fait. Vouloir tout, tout de suite et en même temps, c’est une bonne démarche, c’est une bonne revendication, mais il faut également voir que parfois, il y a des replis stratégiques qui font comprendre d’abord ce qu’on a, et on demande plus. Voilà la logique du parti, nous pensions qu’il fallait faire de cette sorte-là.

Des personnes proches de vous, excusent votre acte par des frustrations que vous avez accumulées du fait des attitudes de certains de vos collègues de la C14. Me Tchassona, est-ce que vous êtes un homme frustré par la coalition ?


Non, vous me voyez, je suis serein. Je dirai aussi que les frustrations font construire la vie. Ce qu’on appelle expérience, c’est la somme des échecs et des réussites. Aujourd’hui, j’ai plus de 60 ans, si je dois pour certains actes, me décliner en termes de victime expiatoire, par rapport aux attitudes et comportements de tel ou tel, ça serait dire que toutes ces années accumulées, n’auraient servi à rien. Et si effectivement, il y avait des frustrations, quel type de frustration peut-il y avoir au point de se lâcher. Il y a des choses qu’on peut supporter. Ce dont nous parlons engage la vie de notre nation. Ça va au-delà de ma modeste personne et au-delà du seul cadre de notre formation politique. L’intérêt aujourd’hui en jeu, ce n’est pas celui du MCD, encore moins ma modeste personne. Ce dont il s’agit, les développements que j’ai faits antérieurement, engage notre pays. Et là, l’intérieur supérieur de la nation commande qu’on puisse s’effacer et prendre parfois des décisions impopulaires, quitte à être aujourd’hui décrié de partout, mais l’avenir nous dira qui a raison.

Vous n’étiez pas à la marche de la coalition. Est-ce à dire que Me Tchassona est en train de fermer progressivement la porte de la coalition
derrière lui ?

Il me semble que vous aurez pu avoir la réponse à votre question. Depuis que nous avions sorti notre communiqué, sans le dire, c’est la coalition elle-même qui a pris ses distances vis-à-vis de nous, et nous observons.   C’est-à-dire ?   Vous avez écouté les propos de beaucoup de nos amis de l’opposition sur les chaînes de radio, que nous avons posé un acte des plus imméritoires, des comportements qui ne seront pas tolérés. Comme si c’est la première fois que des gens vont outre les décisions qui sont prises au sein de la coalition. On a vu des partis politiques, membres de la coalition, qui n’ont pas adhéré à certains mots d’ordre. Mais ça n’a pas soulevé autant de tollés. Mais pourquoi aujourd’hui, le MCD qui s’exprime librement, nous sommes une formation politique comme toutes les autres, alors pourquoi ce traitement de deux poids deux mesures. Mais nous assumons nos actes et nous en tirons toutes les conséquences.

Le régime donne l’impression du chien aboie, mais la caravane passe. Quel moyen disposez-vous aujourd’hui au sein de la C14 pour contraindre Faure Gnassingbé à capituler ?

C’est toutes les questions que l’ensemble de nos compatriotes doit se poser aujourd’hui. Il me semble que bon nombre de nos compatriotes méconnaissent la nature véritable du régime que nous combattons. Tu ne peux pas combattre une arlésienne, c’est-à-dire quelqu’un que tu ne maitrises pas, que tu ne saisis pas. Ce régime, est un vieux régime qui a pu s’enraciner au fil des ans et qui a en mains tous les leviers. Aujourd’hui, nous n’avons que deux voies possibles pour faire changer la donne. La voie démocratique qui passe par les urnes et la voie révolutionnaire, c’est-à-dire une insurrection. Si nous voulons faire une insurrection, donnons-nous les moyens de l’insurrection. Mais si nous ne pouvons pas faire une insurrection, n’allons pas mentir au peuple au travers des simulacres de révolution. Là-dessus, je dis que c’est dangereux pour l’avenir de ce peuple. Des gens croient en nous. Si nous voulons faire une révolution, donnons-nous les moyens de la révolution. Alors si nous ne pouvons pas faire de révolution, inscrivons-nous dans une démarche classique de comportements de partis politiques et actons chaque pas que nous faisons pour faire changer durablement les choses au Togo.

Me Mouhamed Tchassona-Traoré, merci

C’est moi qui vous remercie…

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