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Démocratie du fait du prince- TOGO : Le monde s'effondre


Démocratie du fait du prince- TOGO : Le monde s'effondre

Depuis la sortie médiatique du président français, Emmanuel Macron sur la crise togolaise, une intervention aussi bien alambiquée qu'ambiguë renvoyant les protagonistes de la crise aux urnes pour trancher leurs différends, le gouvernement togolais ne manque pas une occasion de rappeler à son opposition politique que sa solution à la crise se trouve dans la tenue d'un référendum même après le dialogue. Les travaux de la commission électorale sont alors mis en branle. La coalition de l'opposition crie à la provocation et appelle le peuple à la résistance pour le retour à la Constitution de 1992. La radicalisation des opinions s'étant ainsi accrue, le risque de voir le Togo sombrer à nouveau dans un total chaos est perceptible.

Depuis son accession au pouvoir en 2005 au déclenchement de la crise sociopolitique actuelle, le président togolais, Faure Gnassingbé, n'a jamais caché son envie de durer aussi longtemps que possible dans le fauteuil présidentiel au Togo. L'illustration a été faite par l'anecdote des débuts : « Papa nous a dit si le pouvoir nous échappe, nous allons lui courir après sans jamais le rattraper, » déclara-t-il dans sa prise du pouvoir à la hussarde. Se retrouvant aujourd'hui dans une nouvelle situation qui exige qu'il se retire volontairement de la gouvernance du pays à la fin de son troisième mandat, l'homme s'incruste en usant ruses et subterfuges devant toute tentative visant à le faire partir du pouvoir : « la question (du retour à la Constitution de 1992, ndlr) a été vidée par les rédacteurs de cette Constitution eux-mêmes qui ont expliqué lors d'un colloque qu'il était illusoire, inopportun d'y revenir et qu'il convenait d'aller de l'avant. La Constitution de 1992 était une Constitution partisane adoptée par une Assemblée monocolore. Elle a été rectifiée en 2002 par une autre Assemblée monocolore. Il fallait donc sortir de cette dichotomie des extrêmes et convenir d'un texte consensuel. Faisons les réformes, évitons de les personnaliser ».

Le rêve du pouvoir à vie
Une telle déclaration prouve à suffisance que le chef de l'Etat togolais garde jalousement sa passion d'un pouvoir à vie. Il veut rempiler pour un quatrième mandat, voire un cinquième à la fin de 2020, et pourquoi pas, continuer au-delà de 2030, si la force des armes, le courage et la détermination des « groupes d'autodéfense » du régime peuvent encore tenir tout le monde au respect. À la question de « serez-vous candidat en 2020 ?, » le président togolais répond : « Je ne me situe pas encore dans cette perspective ». Or, sous d'autres cieux, des chefs d'Etat en fin de mandat dont le nigérien Issifou Mahamadou, ont déjà annoncé qu'ils ne brigueront pas un troisième mandat. « Je suis démocrate dans l'âme », fait-il noter, donnant ainsi une belle de leçon de démocratie à ses pairs de la sous-région dont Faure Gnassingbé, qui veulent s'éterniser au pouvoir.
Dans son message à la Nation le 03 janvier dernier, le président togolais faisait des prévisions sur les cinq prochaines années alors qu'il ne lui restait que deux ans pour finir son troisième mandat. Ainsi, les réelles intentions de Faure Gnassingbé sont clairement définies.  

La colère du peuple
Cette situation n'est pas de nature à rassurer les populations puisqu'elles s'étaient aperçues que le chef de l'Etat n'a jamais intégré son départ du pouvoir au terme du troisième mandat, et que le dialogue politique qui peine à démarrer ne pourrait lui faire entendre raison. « Ne mélangeons pas les sphères politique et juridique. Les constitutions disposent pour l'avenir, non pour le passé ». Il apparait donc que Faure Gnassingbé veut aussi rester dans la logique de prédation et de conservation du pouvoir comme ce fut le cas de son père Eyadéma, trente-huit ans au pouvoir.

« Au lieu de répondre aux revendications légitimes des populations, le régime RPT/UNIR a préféré faire adopter par les seuls députés de son parti un projet de loi de réformes constitutionnelles qui institue une fausse limitation des mandats et octroie une présidence à vie à Faure Gnassingbé. En guise de provocation, les députés du parti présidentiel ont introduit "clandestinement" en plénière un amendement portant modification de l'Article 158, », soulignent les forces en lutte pour l'alternance avant d'ajouter, dépitées, que ce curieux amendement dispose que la limitation de mandat prévue à l'article 59 n'affecte pas les mandats déjà effectués ni celui en cours. En clair, l'effet de la limitation du nombre de mandats présidentiels prévus à l'article 59 est annihilé par les dispositions de l'article 158. « Ce sont ces dispositions ambigües et contradictoires que le gouvernement s'entête à soumettre au référendum. Une ineptie !, », selon l'opposition.
Depuis lors, le ton devient haut, la rue gronde de plus belle et la pression devient de plus en plus grandissante contre le pouvoir togolais qui répond par de cruelles répressions des manifestations. La situation est inquiétante et tout le monde appelait à la tenue d'un dialogue. Mais là encore, les positions se radicalisent : « Nous n'irons pas à un dialogue pour négocier un départ immédiat ou un engagement futur du chef de l'Etat à partir. Il faut que les gens sortent cela de la tête, » prévient l'ancien ministre Christian Trimua, un cacique du régime Faure Gnassingbé. Or, le point d'orgue des manifestations politiques avec son cortège de morts et de blessés depuis cinq mois est et demeure le départ du président en 2020. « Le dialogue pour lequel nous nous préparons n'est pas une initiative du pouvoir en place », semble lui répondre Tikpi Atchadam, le président du PNP, en ajoutant qu'ils sont favorables au dialogue, « mais autour d'un ordre du jour précis partant d'un cadrage clair et d'un format conséquent ». Il fallait donc rappeler que dans les revendications de la coalition des 14 partis, l'opposition a précisé que le retour à la Constitution de 1992 doit nécessairement s'accompagner de discussions sur les conditions du départ de l'actuel chef de l'Etat qui a déjà exercé plus de deux mandats et de la mise sur pied de structures législatives et exécutives de transition chargées de mettre en œvre les autres points de la plateforme revendicative; entre autres, la révision du cadre électoral y compris l'instauration du droit de vote pour les Togolais de l'étranger, l'organisation des élections législatives, locales et présidentielles libres, transparentes et démocratiques.

En dépit des médiateurs annoncés tels que les Présidents Alpha Condé et Nana Akufo Addo qui seront aidés par Patrice Talon du Bénin et Rock Kabore du Burkina Faso conformément à ce qui leur a été demandé lors du dernier sommet de la CEDEAO à Abuja au Nigeria, le dialogue peine à prendre corps. Aussi, du fait de diverses manœvres politiques du pouvoir togolais, ce dialogue se révèle comme un leurre pour sortir le pays de l'ornière.

Les risques du chaos 
« Nous ne pouvons pas courir devant les milices de Faure Gnassingbé tous les jours. Quand nous sommes debout, nous devons résister, » soutient Nicodème Habia, président du parti Les Démocrates. L'ancien député appelle les populations togolaises à une dose de folie contre « les 50 ans de dictature, contre l'oppression et contre le régime barbare RPT-UNIR », car, estime-t-il : « C'est l'heure pour y mettre fin ». Une telle démarche ne semble impressionner le président togolais : « Certains ont cru que mon renversement par la force était faisable, » a-t-il laissé entendre. Le chef de l'Etat croit avoir le contrôle de la situation et se présente comme celui ─ et le seul d'ailleurs ─ qui peut désormais donner toutes les instructions et orientations nécessaires pour se sortir de la crise. « Il y aura un dialogue et un référendum, mais pas de conférence nationale bis ». Un positionnement qui fâche l'opinion et attise la colère des populations.

Aujourd'hui, que ce soit du côté du pouvoir togolais ou de son opposition politique, l'on assiste à une radicalisation des opinions avec des discours emplis d'inimitié entre les différents acteurs politiques. La tension est assez saisissable dans la République, l'atmosphère lourde et pesante et, au même moment qu'il suscite la curiosité dans la sous-région, le Togo demeure la risée des autres Nations du continent et du monde. « Il suffit d'une étincelle pour embraser le Togo », disait quatre ans plus tôt Mgr. Barrigah, le président de la CVJR. Aujourd'hui, l'on se rend compte qu'on n'est toujours pas sorti de l'auberge. Plus le temps passe, plus le Togo s'enracine durablement dans la crise et les risques d'un embrasement sont à redouter. Le pays est au bord du précipice, c'est le moins qu'on puisse dire. Car, le front social est en ébullition : récurrente grève des enseignants et ses conséquences, débrayage du corps médical et toutes ses corollaires sur le secteur de la santé, ras-le-bol des étudiants et colères du personnel dans certaines administrations publiques, sans oublier les retombées de la crise politique actuelle sur l'économie nationale. Bref, c'est l'apocalypse autour du président togolais; tout tombe à la renverse; « le monde s'effondre » autour de Faure Gnassingbé qui, curieusement, se veut confiant. Mais jusqu'à quand tiendra-t-il ?

Que servirait-il au président de diriger un pays au mépris des profondes aspirations du peuple ? Que lui servirait-il de continuer à gouverner au milieu des ruines avec des populations qui s'entretuent ou s'entredéchirent ? Quelle satisfaction éprouverait-il à s'imposer à la tête d'un pays dont la majeure partie du peuple l'a littéralement vomi ? Autant d'interrogations qui doivent faire réfléchir les autorités togolaises afin de poser des actes dignes et nobles qui concourent à la paix et à la sauvegarde de la cohésion sociale. L'Histoire retiendra leurs noms.

Sylvestre BENI 

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