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Armée au Togo : Forces républicaines ou milice de la chienlit ?


Armée au Togo : Forces républicaines ou milice de la chienlit ?

Bon an, mal an, les forces de défense et de sécurité sont souvent identifiées comme l’un des éléments de la crise togolaise. Oublier le fait que c’est par un coup d’état que la démocratie naissante au Togo a été assassinée le 13 janvier 1963, et depuis lors, le pays est entré dans la démocrature avec un certain nombre de faits et gestes des corps habillés togolais qui semblent bénir le portrait sanglant du Togo. Et les jours passent, les années se succèdent mais les treillis n’ont cure de changer de comportements. Ils se sont encore fait enregistrer du mauvais côté de l’histoire le vendredi dernier.

Le vendredi 18 janvier 2019, des militants du PNP, Parti national panafricain ont été encore victimes d’une violence aveugle et gratuite des forces de sécurité à Anié où s’est achevée dans la débandade, la réunion hebdomadaire de la branche préfectorale de ce parti. « La gendarmerie est arrivée soudainement pour faire usage de gaz lacrymogènes en dispersant la population pendant qu’elle était en pleine réunion. Du coup, elle a tabassé la population sur les lieux, vandalisé 35 motos, 10 vélos, 150 chaises. La gendarmerie a également emporté les haut-parleurs, le groupe électrogène, ampli et autres. On note également de nombreux blessés dont 18 graves. Tout ceci, sans motif », a déclaré le sieur Bode Samoudine, le président préfectoral du PNP-Anié.

Un comportement hautement condamnable de ceux qui sont censés protéger et les populations togolaises et leurs biens. Un véritable contraste lorsqu’on se fait appeler les forces de l’ordre, mais qu’on les retrouve souvent dans le désordre ou la chienlit. Aussi est-il important de souligner que cette situation n’est pas la première, puisque plusieurs fois des comportements indignes, indélicats et répréhensibles des forces de défense et de sécurité ont été évoqués.

Dans le dernier rapport 2018 de la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH), intitulé : Togo : La répression et la torture contre le changement démocratique, il est fait mention des scènes de vol et de destruction des biens des populations. À titre illustratif, voici quelques extraits de déclarations des victimes : « J'étais couché dans ma chambre quand j'ai entendu un bruit, aux environs de 1 heure, je me lève et je vois les soldats, ils me tirent, me font sortir dans la cour et commencent à me frapper sans aucun motif, ils m'ont tapé jusqu'à ce que je sois inconscient, c'est à 5 heures du matin que j’ai repris conscience dans la cour de la maison. Faute des moyens, j'ai débuté les soins avec des produits traditionnels, et après avec les aides des amis, je suis parti chercher des produits calmants à la pharmacie. Je n'ai pas pu aller à l'hôpital pour avoir les soins adéquats…les militaires ont volé de l’argent dans la maison et dans toutes les chambres. J’ignore le montant global. Ma moto a été cassée » ; « Le jour de l'arrestation de (l’imam, ndlr) Alfa Hassan, ils sont rentrés dans notre maison à Koutouwourodè. Dès qu'on a entendu des bruits, on a fui et abandonné la maison. Les soldats sont entrés et ont cassé nos motos (4), détruit mon magasin de vente, incendié ma boutique. Je ne sais pas s’ils ont pris des marchandises dans la boutique avant de brûler le reste ».

Aussi le rapport précise-t-il que les arrestations et confiscations des motos de manifestants sur les lieux des marches pacifiques sont nombreuses. Plusieurs motos, fait noter le rapport, ont subi de graves dégradations par le sel versé dans leurs réservoirs d’essence. Une voiture a subi également le même sort avec du sel versé dans son réservoir d’essence.

Ces comportements des soldats togolais qui semblent prendre fait et cause pour le régime en place apportent de l’eau au moulin de ceux qui pensent que c’est l’armée qui dirige le pouvoir au Togo et surveille les populations togolaises comme du lait sur le feu.

Dans une analyse sur le sujet, Comi Toulabor, Professeur de Sciences Po en France disait que s’il existe un secteur où le régime togolais a implanté et développé une véritable politique digne de ce nom, c’est bien celui du contrôle sécuritaire de la population. Une politique sectorielle volontariste et planifiée s’est progressivement mise en place, nécessitant des moyens énormes en hommes et en financement, soutenue par une idéologie de conservation du pouvoir et accompagnée d’une préoccupation constante de suivi dans son exécution avec obligation de résultat. Ceci relève de la rareté pour être noté, si on sait qu’il est extrêmement difficile d’en trouver une aussi bien pensée et exécutée dans les autres secteurs de la vie du pays comme l’éducation, l’agriculture, la santé, l’emploi, le logement, le loisir, la jeunesse, la femme, l’urbanisme, l’équipement collectif, etc.

Cette situation est d’autant plus inquiétante et visible chez les forces de défense et de sécurité qui ont souvent tendance à se soustraire de la population, se considérant comme des éléments entièrement à part, d’où cette mise au point du leader du PNP, Tikpi Atchadam : « C’est le moment ou jamais pour le piquet, armée et forces de sécurité, de se rendre à l’évidence qu’il est lié par la même corde au mouton attaché, le peuple. Quel que soit le discours de l’éleveur, le piquet et le mouton restent liés par le même destin étant donné qu’ils ont la même corde au cou ».
Poursuivant dans cette logique, il fait remarquer que la stratégie du pouvoir tendant à monter l’armée contre les populations civiles, rappelle la démarche du bourreau qui oppose ses victimes. Mais le peuple, dit-il, l’a compris très tôt et il attend la même compréhension de la part de l’armée et des forces de sécurité.

Les attitudes des forces de défense et de sécurité qui sont plus souvent contraires aux normes démocratiques cristallisent les débats politiques au Togo.   Dans une sortie médiatique, le Professeur Komi Wolou, Secrétaire national du PSR, lançait ce message à l’endroit des forces de défense et de sécurité : « Vous avez choisi le métier des armes, un métier noble. Alors que les autres dorment, vous devez veiller à la sécurité de tous, de jour comme de nuit, sous le soleil ou sous la pluie, dans la chaleur ou dans le froid. Nous le savons et le peuple vous en remercie ». Cependant, leur dit-il, le statut de militaire ne vous soustrait pas au respect de la loi. Le peuple peut comprendre, lorsque les circonstances l’exigent, que les forces de défense et de sécurité soient amenées à disperser les manifestations dans le respect de la loi. Mais il ne peut pas comprendre qu’elles soient devenues des tortionnaires, détruisant tout sur leur passage. Le peuple ne peut pas comprendre qu’elles puissent jeter des gaz lacrymogènes dans les maisons, dans les chambres à coucher ou tirer sur les concitoyens. La mission d’intérêt général qui vous incombe, est de protéger les civils et non de les massacrer. Il conclut en ces termes : « Par vocation, vous êtes au service de l’Etat ; vous êtes au service de la nation ; vous n’êtes pas au service d’une personne, fût-elle chef de l’Etat… ».

En effet, aux termes des dispositions de la Constitution de la IVe République, notamment en son article 147, les forces de défense et de sécurité sont une armée nationale, républicaine et apolitique. Or, depuis que l’armée togolaise a fait irruption sur la scène politique en janvier 1963, elle y est restée jusqu’à ce jour et prend souvent position en faveur du pouvoir togolais lors des multiples crises politiques.

« Comme au Zimbabwe, où militaires et civils jubilent ensemble suite à la nouvelle donne politique dans le pays, j’ai rêvé en voyant les images du Zimbabwe que la même situation se présentera au Togo. Ce jour-là viendra où les forces de l’ordre et les civils marcheront ensemble dans les rues »
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Ce rêve de Brigitte Adjamagbo tarde à se réaliser puisque le barbarisme continue d’attrister les populations togolaises. Mais jusqu’à quand ? Ce serait l’interrogation de quidam.

Sylvestre BENI

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