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4e mandat du Fils, la méthode du Père, ressuscitée


4e mandat du Fils, la méthode du Père, ressuscitée

« Les animaux rampants n’engendrent pas de volatiles ». Quoique l’évidence de cette maxime n’est plus à démontrer, le président togolais Faure Gnassingbé, fils du défunt président, le général Gnassingbé Eyadema, croit détenir une autre vérité absolue, soit pour bémoliser le caractère absolu de la maxime précitée, soit déprécier son sens par la formulation d’une réflexion plus compliquée qu’elle n’y paraît : « Lui, c’est lui ; moi, c’est moi », disait le président Faure au début de sa gouvernance, après celle de son géniteur qui a dirigé le pays sans partage et d'une main de fer pendant 38 ans. Mais aujourd’hui, dans la pratique ou dans l’expérience quotidienne du « Moi », comparé à « Lui », au-delà de la similitude entre le « Lui » et le « Moi », vient une surprise que beaucoup résument en ces termes : l’élève est en passe de dépasser le maître.

« Papa nous a dit si le pouvoir nous échappe, nous allons lui courir après sans jamais le rattraper »
. Cette petite phrase qui, dans son énoncé, devrait paraître risible et ridicule, se conçoit plutôt à la manière d’un testament suprême du Père qu’il faille à tout prix honorer. Dès lors, les ambitions pour la conservation du pouvoir deviennent aussi bien un sacrifice qu’un honneur, et les stratégies jusque-là développées pour le garder contre vents et marées ne riment pas avec du sentimentalisme, de l’émotion ou de l’émoi du peuple. C’est en effet, le prix à payer pour honorer la mémoire du Timonier dans son ultime recommandation : Gardez-vous de laisser le pouvoir d’État filer entre vos mains, parce que vous risquez de ne jamais le reprendre. Le Fils alors parti, décidé de ne jamais déshonorer le Père, jamais le général Eyadema ne se retournera dans sa tombe, puisque sa dernière volonté est toujours respectée.

Le 30 août 1969, du fameux appel historique de Kpalimé, naquit un parti hégémonique, le RPT, Rassemblement du Peuple Togolais, dont on vantait tout pimpant ses mérites : « Il ne s’agira pas d’un parti où triompheront, comme jadis, la haine, les règlements de comptes, les divisions, les luttes d’hégémonie, les intérêts personnels, mais un seul et véritable creuset national où viendront se fondre les forces vitales du pays, à quelque parti qu’elles aient appartenu… Il sera le haut lieu d’un dialogue libre et démocratique, assurant la participation réelle de chaque citoyen à l’œuvre de paix politique et de restructuration fondamentale de l’économie ». En vérité, il s’agissait pour le président Eyadema d’avoir à sa merci, le peuple des endormis ou de gens dressés, un troupeau de thuriféraires et de fidèles inconditionnels grâce à l’effet coercitif de corruption et de manipulation des consciences dans le but de garantir autour de lui et de ses actions, l’unanimisme, indice manifeste des monolithismes totalitaires.

Le 15 avril 2012 à Atakpamé, ville située à environ 100 km de Kpalimé, Faure Gnassingbé offre à l’opinion tant nationale qu’internationale, la même conception de l’État qu’avait son géniteur Eyadema. « Le nouveau parti vise à offrir aux Togolais un nouveau cadre d’expression politique qui leur permettra de fédérer toutes les énergies, au-delà des clivages politiques, sociaux et religieux, en vue de bâtir un Togo nouveau dans l’union, la concorde nationale et la prospérité. Le nouveau parti s’engage à cet effet à promouvoir une gouvernance politique, économique et sociale fondée sur le dialogue et la participation des forces vives et de toutes les composantes de la société togolaise sans exclusive ». S’agit-il du discours de 1969 révisé en 2012 ? C’était lors de la création de l'Union pour la République (UNIR), un nouveau parti qui a pris le flambeau du RPT.

De l’histoire et dans son règne à vie, l’on apprend que le général Gnassingbé Eyadema a été violent, brutal et sans pitié pour de nombreuses vies englouties. De l’histoire, son Fils, quant à lui, constata dès l’entame de son mandat, sa gouvernance basculée dans l’effroi, l’émoi, l’horreur et la terreur, une gouvernance aussi violente, brutale et sans pitié pour de nouvelles vies englouties. « Plus jamais ça sur la terre de nos aïeux », prie le président.

Passé le temps de la réconciliation décrétée qui a, un tant soit peu, apaisé les tensions et énergies vives au sein de la cité, les choses sont devenues plus compliquées, vu que les vieux démons ont resurgi et l’anxiété gagne à nouveau les esprits.

Le Colonel Madjoulba, ex-commandant du premier Bataillon d’intervention rapide (BIR), froidement abattu dans son bureau le jour de l’investiture du président, cette terrifiante nouvelle rappelle non seulement la série d’assassinats des officiers d’armée sous le général Eyadema (l’assassinat du Capitaine Kanakatom, du gendarme Bokobosso, du Colonel Koffi Kongo, du Capitaine Paul Comlan, du Lieutenant Gnéhou, du Colonel Tépé, etc.), mais elle semble marquer le retour de la gouvernance d’une main de fer, autrefois incarnée par le régime RPT. Car UNIR, fils du défunt RPT, se passionne pour la méthode forte comme en témoigne l’interpellation manu-militari de Agbéyomé, « Agbé » pour les intimes, principal challenger de Faure Gnassingbé à la dernière élection présidentielle. Puis, comme Tikpi, le leader du PNP, parti en exil, disant craindre pour sa vie, Agbéyomé prit à nouveau le chemin de l’exil qu’il a connu au temps du général Eyadema, père de Faure. C’est dire que du Père au Fils, "Agbé" garde sa croix. D’aucuns parleront d’une gouvernance dans la continuité, un langage assez diplomatique pour moins choquer. Soit !

De l’enlèvement dans la rue de Gérard Djossou, opposant au régime togolais, à travers une méthode ubuesque, encore observée dans la séquestration du journaliste Carlos Ketohou et des enseignants syndicalistes, l’on constate tout simplement un retour aux méthodes cavalières anciennes. De l’arrestation d’autres opposants à qui l’on interdit de remettre en cause la victoire du président togolais Faure Gnassingbé, de l’incarcération du prophète Esaïe Dékpo, un proche Agbéyomé Kodjo, du verrouillage des libertés individuelles et fondamentales par un certain nombre de décisions impopulaires sous le couvert de la crise sanitaire, des agitations, arrestations et intimidations des forces de sécurité et de défense poussant des jeunes de l’opposition (Logoh Koffi Adjéoda, Gbati Kossivi, Tchadjei Moustafa, Kono-Koffi Edmond… hors de l’espace public, - bref, UNIR dans ses œuvres, veut faire renaitre le RPT, un régime pourtant décrié par des cadres du même UNIR, lorsque le ministre Christian Trimua, l’un des porte-paroles de l’actuel gouvernement, déclarait qu’en accédant au pouvoir en 2005, le président Faure a hérité d’un pays socialement délabré, économiquement exsangue et politiquement divisé. Est-il vraiment nécessaire de rappeler que le pays décrit avec autant de mépris ou peint avec tant de négativités par le ministre Trimua, a été hérité du président Eyadema, père du président Faure ? Ce dernier, en disant « Lui, c’est lui; moi, c’est moi », manifestait habilement son envie de se départir des passifs du régime et de la méthode du Père.

En effet, en 2010, durant toute la campagne présidentielle, la plupart des affiches du président Faure Gnassingbé ont été privées du logo du RPT ; l’épi de maïs. Seule l’image du candidat Faure est observée avec des messages de changement adressés au peuple. Des changements par rapport à quoi et à qui ? Les faits parlent d’eux-mêmes. Le jeune président gardait sa ligne de ne plus composer avec le RPT. Pour preuve, il a dissous ce parti deux ans plus tard, soit le 15 avril 2012 avec la création de UNIR, accusant quidam de piller les ressources du pays : « Lorsque le plus petit nombre accapare les ressources au détriment du plus grand nombre, alors s’instaure un déséquilibre nuisible qui menace jusqu’en ses tréfonds la démocratie et le progrès ». C’était le 26 avril 2012. Mais aujourd’hui, UNIR retombe dans les mêmes travers et mêmes drames que le RPT, avec une gouvernance de plus en plus musclée et un pouvoir qui s’enfonce un peu plus dans le déni de la démocratie et des libertés. A quand la vraie rupture entre le Père et le Fils ? Beaucoup s’interrogent longuement sur le sujet, mais seul l’avenir saura ou pourra leur répondre avec précisions.

Pour finir, il convient de retenir : les animaux rampants n’engendrent pas de volatiles. C’est une certitude, une vérité absolue. Mais l’enfant du plus grand féticheur du monde, peut aussi devenir Pape. Ce n’est pas un miracle, loin s’en faut ! C’est une question de volonté et du choix de vie. La nature a toujours aimé le changement : offrez-la ce plaisir, l’humanité sera contente, et Dieu vous le revaudra ! C’est vrai. Alors, faites l’expérience.

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